Fujin Raijin : les deux divinités japonaises du vent et du tonnerre
Le vent qui souffle d'un sac de cuir, le tonnerre qui bat huit tambours — comment deux divinités japonaises se sont déplacées des sanctuaires aux paravents d'or, puis aux vestes brodées d'aujourd'hui.

On les reconnaît tout de suite, même sans les avoir nommés : Fujin Raijin, ce sont les deux figures de l'art japonais qu'on retrouve aussi bien sur les paravents en feuille d'or que sur les blousons sukajan brodés d'aujourd'hui. À gauche un dieu vert au sac de vent gonflé dans le dos, à droite un dieu rouge enchaîné à une couronne de tambours : la météo japonaise a deux personnages avant d'être un phénomène. Cet article suit leur trajectoire — du sanctuaire shintō au paravent canonique de Tawaraya Sōtatsu, puis aux réinterprétations populaires de l'estampe et du textile contemporain.
Qui sont Fūjin et Raijin ?
Fūjin et Raijin sont deux kami, divinités du panthéon shintō, l'une des plus anciennes religions du Japon. Leur fonction est cosmologique avant d'être pittoresque : Fūjin contrôle les vents, Raijin déclenche orages, tonnerres et éclairs. Ensemble, ils gouvernent ce qui tombe du ciel et ce qui souffle entre les arbres — autrement dit la météo telle qu'elle interfère avec les récoltes, les pêches et les voyages. À l'origine, on les invoquait surtout dans les sanctuaires des régions agricoles, pour qu'ils accordent le vent d'été aux moissons et retiennent la foudre des typhons. Le couple est dérivé d'archétypes plus anciens venus de la mythologie chinoise et indienne (Fei Lian côté Chine, Vāyu et Indra côté bouddhisme indien transité par la route de la soie), réinterprétés à mesure que le bouddhisme s'enracinait au Japon entre les VIᵉ et VIIIᵉ siècles. Aux portes de nombreux temples, on les voit encore aujourd'hui montés en gardiens, écharpes en vol, comme deux veilleurs qui décident de l'humeur du jour.
Fūjin, le vent dans un sac de cuir
Fūjin est représenté avec un grand sac de cuir tendu sur les épaules — le fūtai, sac à vent. Quand il l'ouvre par une extrémité, les vents s'échappent et balaient le monde. Sa peau est verte ou bleu-vert, signe de sa nature non humaine ; sa chevelure et ses sourcils sont rouges, hérissés. Il a souvent quatre doigts à chaque main (un par direction cardinale, dans certaines traditions) et marche pieds nus, en posture instable, comme s'il chevauchait lui-même le souffle qu'il déverse.
Raijin, les huit tambours du tonnerre
Raijin, son pendant, est représenté avec une couronne de tambours taiko — souvent huit, parfois moins — disposés en cercle autour de lui. Il les frappe avec deux mailloches pour produire le tonnerre. Sa peau est rouge, parfois ocre. Ses traits évoquent ceux des oni, les démons populaires de la mythologie japonaise : crocs, cornes embryonnaires, regard exorbité. Le dessin n'est pas anodin — il rapproche visuellement Raijin du panthéon des créatures liminaires, à la frontière entre dieux et monstres.
Iconographie classique : couleurs, attributs, scène type
Aux époques Heian (794-1185) puis Kamakura (1185-1333), l'iconographie du couple Fūjin Raijin se stabilise dans la statuaire bouddhique et la peinture religieuse. Trois éléments composent la scène type qu'on retrouvera ensuite pendant un millénaire. D'abord le contraste de couleurs vert/rouge, qui sépare le ciel (Fūjin) du feu (Raijin) — codage symbolique repris des théories chinoises des cinq éléments. Ensuite les attributs : sac à vent et écharpe flottante pour l'un, couronne de tambours et mailloches pour l'autre. Enfin la posture en torsion : les deux figures s'inclinent vers l'extérieur du cadre, comme aspirées par leur propre élément, ce qui crée une composition symétrique qui appelle naturellement le format paravent. Cette iconographie est si codifiée qu'elle traverse les écoles de peinture intactes — un Fūjin Raijin du XVIIᵉ siècle reste lisible comme tel pour un visiteur du XXIᵉ.
Le rapprochement avec les oni n'est pas qu'esthétique. Dans la mythologie shintō ancienne, les divinités du climat ont la même charge ambivalente que les démons : elles aident ou détruisent selon l'humeur, selon les offrandes, selon la saison. On retrouve cette même grammaire visuelle — cornes embryonnaires, traits déformés, regard exorbité — sur le visage du masque hannya du théâtre nō (voir notre article sur le masque hannya pour le détail des trois stades de transformation), ou plus tard dans les estampes populaires d'Edo qu'on présente dans notre article sur l'ukiyo-e.
Le chef-d'œuvre : le paravent Fūjin Raijin-zu byōbu de Tawaraya Sōtatsu
L'œuvre canonique du sujet est un paravent à six panneaux peint vers 1620 par Tawaraya Sōtatsu, peintre kyotoïte fondateur de l'école Rinpa. Le byōbu, paravent traditionnel à plusieurs panneaux, est conservé aujourd'hui au temple Kennin-ji de Kyoto puis au Kyoto National Museum, et classé Trésor national du Japon.
Ce qui frappe d'abord, c'est le fond : feuille d'or massive, sans paysage, sans nuage, sans repère. Les deux divinités semblent flotter dans un ciel doré, hors du temps et hors de l'espace narratif. Sōtatsu pousse ainsi à son extrême une logique propre à la peinture Yamato-e — laisser le vide porter la composition — et invente du même coup la grammaire visuelle qui définira l'école Rinpa pendant deux siècles : aplats de couleur pure, contours souples, fond d'or, motifs ornementaux assumés. La force de l'œuvre tient à ce paradoxe : deux figures mythologiques traitées comme des objets de design, avec un sens du cadrage qui annonce à la fois le graphisme moderne et les jeux d'espace de l'ukiyo-e à venir.
Réinterprétations à travers les siècles : de Kōrin au tatouage
Près d'un siècle après Sōtatsu, Ogata Kōrin (1658-1716) réalise une copie quasi exacte du paravent — geste rare dans l'art japonais, où la réinterprétation prime presque toujours sur la reproduction. Cette copie, aujourd'hui au Tokyo National Museum, fonctionne comme un acte fondateur : elle perpétue volontairement la composition Sōtatsu et installe le sujet comme programme iconographique de l'école Rinpa. Sakai Hōitsu, génération suivante, en livrera une troisième version au début du XIXᵉ siècle, et ajoutera au dos un Sōryūzu — deux dragons d'eau — qui répondent en miroir aux divinités du ciel.
Pendant ce temps, le couple migre vers les estampes populaires de l'époque Edo (1603-1868). On le retrouve chez Utagawa Kuniyoshi, Tsukioka Yoshitoshi, et de nombreux dessinateurs d'estampes musha-e (estampes de guerriers et créatures fantastiques), où Fūjin et Raijin servent parfois de motifs décoratifs pour scènes de bataille — un général à cheval qui invoque le vent et la foudre. L'irezumi, tatouage traditionnel japonais transmis dans les milieux populaires depuis le XVIIIᵉ siècle, en fait l'un de ses motifs les plus reconnus : un dos de yakuza tatoué Fūjin Raijin reste, encore aujourd'hui, une signature culturelle puissante. C'est ce passage du sanctuaire au tatouage qui explique en grande partie la diffusion mondiale du motif au XXᵉ siècle, via les films, les mangas, puis le streetwear.
Symbolique aujourd'hui : du paravent au sukajan
Du paravent classé Trésor national au revers d'une veste brodée, Fūjin et Raijin ont traversé quatre siècles sans perdre leur lisibilité graphique. Aujourd'hui, le motif circule sur trois supports principaux. Les reproductions d'art d'abord — tableaux, affiches, posters qui restituent le paravent Sōtatsu pour qui veut l'avoir sous les yeux au quotidien, sans posséder l'original. Le tatouage ensuite, qui prolonge la tradition japonaise du tatouage dorsal dans les studios occidentaux comme japonais. Le vestiaire japonisant contemporain enfin, où le couple est devenu l'un des motifs phares du sukajan — ce blouson aviateur brodé qui mêle aviation américaine d'après-guerre et imaginaire shintō. Sur les modèles dédiés du catalogue, le motif est brodé fil par fil au dos : Fūjin à gauche dans son sac de vent, Raijin à droite dans sa couronne de tambours, dans la composition canonique héritée de Sōtatsu.
Le blouson Sukajan Fūjin & Raijin brodé au dos
Sukajan satiné noir, broderie dense au dos reprenant la composition canonique Sōtatsu : Fūjin à gauche, Raijin à droite, écharpes en vol. Coupe aviateur classique, finition manches et col rib.
Pour les personnes attachées au format plus large, on trouvera aussi des tableaux et reproductions d'estampes dans notre collection de tableaux d'inspiration estampe, et des vestes haori à motifs anciens pour qui préfère un vêtement plus traditionnel que le sukajan. Le motif Fūjin Raijin s'inscrit en effet dans une famille plus large d'iconographies démoniaques héritées de la statuaire bouddhique — la même qu'on retrouve dans nos masques d'oni et de démons japonais, qui partagent avec Raijin la même grammaire des cornes, des crocs et du rouge.
Le paravent à six panneaux Fūjin Raijin-zu byōbu a été peint vers 1620 par Tawaraya Sōtatsu, à Kyoto, sur fond d'or massif. Près d'un siècle plus tard, Ogata Kōrin (1658-1716) en réalise une copie quasi exacte, considérée aujourd'hui comme l'acte fondateur de la perpétuation de l'école Rinpa. On peut encore voir l'original Sōtatsu au Kyoto National Museum, où il est classé Trésor national du Japon ; la version Kōrin est conservée au Tokyo National Museum.
FAQ — questions fréquentes sur Fūjin et Raijin
Que signifie Fūjin ?
Fūjin (風神) signifie littéralement « dieu (jin) du vent (fū) ». C'est la divinité shintō qui contrôle les vents, représentée avec un sac de cuir tendu sur les épaules — le fūtai — qu'il ouvre pour libérer les souffles. Sa peau est verte ou bleu-vert dans l'iconographie classique.
Que signifie Raijin ?
Raijin (雷神) signifie « dieu (jin) du tonnerre (rai) ». C'est le pendant de Fūjin : la divinité shintō qui déclenche orages, éclairs et tonnerre, en frappant les tambours taiko disposés en couronne autour de lui. Sa peau est rouge, et ses traits empruntent à l'iconographie des oni.
Quel est le plus ancien paravent Fūjin Raijin-zu ?
Le plus ancien paravent connu est le Fūjin Raijin-zu byōbu peint vers 1620 par Tawaraya Sōtatsu, fondateur de l'école Rinpa. Il s'agit d'un paravent à six panneaux à fond d'or, classé Trésor national du Japon. C'est ce paravent qui fixe l'iconographie canonique du couple pour les quatre siècles suivants.
Pourquoi Fūjin a-t-il la peau verte et Raijin la peau rouge ?
Le contraste vert/rouge sépare visuellement les deux éléments : le vent (ciel, fraîcheur) pour Fūjin, le feu (foudre, chaleur) pour Raijin. Ce codage reprend partiellement les théories chinoises des cinq éléments importées au Japon avec le bouddhisme. La peau verte de Fūjin signale aussi sa nature non humaine ; la peau rouge de Raijin le rapproche visuellement des oni, les démons populaires.
Où peut-on voir le paravent Fūjin Raijin-zu de Sōtatsu ?
Le paravent Sōtatsu est conservé au Kyoto National Museum, après avoir été longtemps gardé au temple Kennin-ji de Kyoto (le plus ancien temple zen de la ville, fondé en 1202). Il est exposé par rotations en raison de sa fragilité. La copie quasi exacte réalisée par Ogata Kōrin un siècle plus tard se trouve, elle, au Tokyo National Museum.
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